Vous connaissez le kintsugi ?
C’est un art japonais qui consiste à réparer les objets cassés avec de l’or.
D’art et de réparation, il en est aussi question avec Cannelle Rivière, alias Rivière Noire, tatoueuse depuis 10 ans.
Nous avons discuté de tatouage comme moyen de reconstruction, de l’ambivalence entre plaire et s’écouter, de risques et de sorcières, tout simplement.

Crédit photo : Cannelle Rivière

On est vendredi matin et il n’y a pas un nuage à l’horizon. Sur la place pavée, un salon de thé, la halle du petit marché et le clocher qui rythme la journée. Auréolée de soleil, Cannelle s’avance vers moi d’un pas sûr, le sourire accroché aux lèvres.

L’art de réparer les corps

À défaut de me marquer de ses aiguilles (pour le moment ?), Cannelle, alias Rivière Noire, m’a marquée par la richesse de notre échange. Parmi tout ce que nous nous sommes dit, une phrase continue à me faire réfléchir, et après de nombreux brouillons, c’est peut-être la meilleure introduction pour vous la présenter :

« On ne fait pas notre métier par hasard. »

Et en effet, le tatouage est indissociable de l’histoire familiale de Cannelle. Entre 1962 et 1984, pour pallier l’exode rural dont souffrent certains départements métropolitains et enrayer une natalité trop forte à la Réunion, sa maman est arrachée de son île alors qu’elle n’a que 13 ans. Elle fait partie de ceux que l’on appellera plus tard les “Enfants de la Creuse” ou « ex-mineurs réunionnais ». Transmises par sa mère, Cannelle porte les cicatrices de cette violence indicible. C’est pour réparer les corps qu’elle se tourne alors vers le tatouage.

Recouvrement de tatouage
Crédit photo : Cannelle Rivière

« Comme le kintsugi, cet art japonais qui consiste à mettre de l’or sur des objets fêlés, j’embellis des corps qui ont été maltraités. »

À travers ses aiguilles, Cannelle aide les femmes à se réconcilier avec leur corps, parfois marqué par la maladie. Sur une poitrine qui a connu le scalpel, elle concentre sa douceur et son art pour dessiner une aréole similaire à l’autre sein, ou réaliser deux aréoles à partir du souvenir de la patiente*.

« Après 10 ans de pratique, je ne stresse plus quand je tatoue, sauf pour ce type de tatouage. Elle est le cerveau, je suis les mains. »

Tatouages de deux aréoles et tatouage ornemental.
Crédit photo : Cannelle Rivière

S’affranchir du regard des autres

Aujourd’hui, l’agenda de Cannelle est rempli pour les 6 prochains mois. Mais avant de rencontrer le succès, il a fallu trouver son identité graphique, ce qui n’a pas été une évidence.

« J’ai mis plusieurs années à trouver mon style car je manquais de technique et de cadre. Surtout, je ne me connaissais pas en tant qu’artiste. Aujourd’hui, cela fait 10 ans que je tatoue mais je dirais que je me suis réellement trouvée il y a 2 ou 3 ans. »

Inspirée de la nature et en particulier de la Réunion, l’identité graphique de Cannelle plaît et répond aux tendances du moment. Mais elle le reconnaît, trouver son style est un exercice d’équilibriste.

« Dès que l’on pratique un métier artistique, on essaie toujours de plaire et d’obtenir la validation extérieure. Sans compter sur l’influence des réseaux sociaux et des photos que l’on voit en continu, cela peut déteindre sur notre style. »

Cannelle ne s’en cache pas, elle aussi a voulu plaire aux algorithmes des réseaux sociaux. On lui conseille alors de partager des posts moins chargés, plus minimalistes. elle tente de lisser son style et de rentrer dans une case. Trop petite pour elle, évidemment.

« C’est hyper difficile de s’écouter, de faire la part des choses entre ce qui se vend et ce que tu veux réellement faire. J’ai continué à mettre des fleurs en dépit de l’avis de certains, parce que c’est ce que j’aime, et flemme de changer ! »

La flemme.
Un mot, assumé et balancé avec spontanéité.
Une flemme salvatrice, qui lui a permis de rester fidèle à son identité et de ne pas être entravée par l’avidité des réseaux sociaux.

Et d’entraves, Cannelle semble s’en être libérée. Peur de l’échec, peur financière, syndrome de l’imposteur, peur du risque et j’en passe : alors que j’égraine toutes les (fausses) raisons pour ne pas écouter ma voix intérieure, la feuille de route est beaucoup plus simple chez mon invitée.

« Je voulais exercer mon art ou rien. Mes parents m’ont élevée en me disant que j’étais capable de tout, c’est pour ça que je n’ai presque jamais douté de mes capacités. Je me suis lancée en me disant “on verra bien si ça marche ou pas.”« 

Son conseil pour écouter sa petite voix ?

« C’est difficile sur le coup, mais il ne faut pas hésiter à se couper de certaines personnes, même si elles sont très proches. Il faut écouter son instinct et s’entourer de personnes qui te veulent du bien. »

La Sorcière de Beaugency, pour toutes les femmes invisibilisées

Alors que les clientes et les clients sont au rendez-vous et ce, bien au-delà du Loiret, Cannelle ajoute une corde à son arc en se consacrant davantage à l’illustration.

À travers les déambulations de son alter ego La Sorcière de Beaugency, elle donne à découvrir le patrimoine architectural de la ville qui l’a vue grandir, tout en l’inscrivant dans son univers graphique et en rendant hommage aux femmes invisibilisées.

Quand on se penche sur le travail de Cannelle et que l’on prend le temps de lire ses posts sur Instagram, il est impossible de ne pas l’interroger sur son engagement féministe, même si on a déjà une petite idée de sa réponse. Les cicatrices portées et transmises par sa mère, le harcèlement de rue répété, le sexisme dans le milieu du tatouage, le statut de la femme-objet, les inégalités dans le monde : la colère de Cannelle est proportionnelle à la longueur de la liste des injustices, en particulier envers les femmes.

Après avoir rédigé son mémoire sur le féminisme dans la langue anglaise et la langue française, elle se plonge dans l’histoire de la chasse aux sorcières. Cette page, ou plutôt ce tome de l’histoire largement ignoré, attise un peu plus sa colère déjà vive.

Alors à travers son travail et sa notoriété, La Sorcière de Beaugency est un clin d’œil aux femmes invisibilisées à travers les époques.

Crédit : Cannelle Rivière

Il est bientôt midi quand la propriétaire du café nous fait gentiment comprendre qu’elle va fermer.

Échanger avec Cannelle, c’est comme retrouver une amie perdue de vue depuis longtemps. C’est chaleureux, naturel et spontané. Et à la fin on se dit « vivement la prochaine fois ».

Si Cannelle était…

  • Un livre : L’Alchimiste, Paolo Coelho ; How to kill a mocking bird, Harper Lee
  • Un parfum : le monoï
  • Un lieu : une jolie cascade

Pour découvrir son travail et prendre RDV :

3 podcasts à propos des « Enfants de la Creuse » :

*Prestation offerte, hormis la sortie du matériel


2 responses to “Toutes les aiguilles ne piquent pas de la même façon”

  1. Avatar de Claude LAUBRET
    Claude LAUBRET

    Magnifique article, tout à fait à l’image de cette belle personne cachée derrière l’artiste.

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    1. Avatar de Emilie

      Merci Claude pour votre commentaire, j’espère que vous aurez tout autant de plaisir à découvrir les futures invitées !

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