Eiko Osakada-Niconicoya

Née au Japon, Eiko a choisi l’émancipation à la tradition. Très tôt, elle sait qu’elle doit quitter son pays si elle veut s’accomplir pleinement. Alors elle voyage loin, très loin de son île. Et puis 2020 arrive. Parce qu’il n’est jamais trop tard pour se réinventer, Eiko prend un virage à 180 degrés. La cuisine sera son nouveau métier, où elle partagera un peu de son histoire à travers l’assiette.

La première fois que j’ai rencontré Eiko, c’était chez elle. 

Une table de jardin, deux chaises et un séchoir à bouteilles décoraient l’entrée de la maison. 

La porte s’est ouverte, laissant découvrir une petite cuisine professionnelle. 

Eiko se tenait dans l’entrée. Elle portait un foulard qui retenait ses cheveux et une tunique bleu-gris.

C’était en 2023 et elle venait d’ouvrir Niconicoya, “la maison du sourire” en japonais, pour faire découvrir sa version de la cuisine japonaise : celle qui allie simplicité, excellence des produits et technicité des gestes. 

Pourtant, rien ne la prédestinait à travailler dans la restauration. 

Niconicoya-Maître sushi à Baule (Loiret)
Crédit photo : Niconicoya

Partir pour se retrouver

C’est à Mimasaka, petit village situé à 600 km à l’ouest de Tokyo, qu’Eiko grandit avec ses deux sœurs et ses parents. 

Le père est professeur d’anglais et la mère est contrôleur de qualité à l’usine. 

“Contrairement à la tradition, ma mère a refusé de rester à la maison. Elle a commencé à travailler quand je suis rentrée au collège.”

Tiendrait-elle son goût pour la liberté de sa mère ? 

Nous sommes dans la seconde moitié des années 80 et Eiko vient de passer son bac. 

Pour elle comme pour la majorité des jeunes filles de son époque, le chemin est tout tracé. Après avoir été à l’école et au collège du village, elles étudieront à l’université de Tokyo ou d’Osaka, avant de se marier et de s’occuper du foyer. Tout ça avant 24 ans.

“Auparavant, les gens utilisait une expression qui comparait la femme à un gâteau de Noël, qui doit être consommé le 24 décembre au plus tard pour être encore bon.”

Si Eiko ne sait pas encore ce qu’elle fera, elle sait qu’elle ne veut pas de cette vie formatée et pensée pour elle. À 17 ans, Elle quitte le Japon pour étudier aux États-Unis.

“J’avais besoin de partir pour m’accomplir. C’est grâce à ma sœur que j’ai ouvert les yeux sur les possibilités qui s’offraient à moi en dehors du Japon.” 

Mais au lieu de revenir un bout d’un an, Eiko décide de rester, où une entreprise d’assistance médicale lui offre son premier emploi à la fin de ses études. Celui-ci lui donne l’opportunité de quitter Seattle pour découvrir Singapour, puis Paris.

Il n’est jamais trop tard pour se réinventer

Durant près de 7 ans, Eiko coordonne l’ouverture d’un nouveau pôle d’assistance, pallie l’absence de ses collègues et répond à toutes les astreintes. 

Si ce travail lui a beaucoup appris, il lui a également beaucoup pris. 

“J’ai tout appris sur le tas. C’était aussi passionnant que stressant car j’étais tout le temps d’astreinte. Je n’en dormais plus.”

Je me retrouve un peu, beaucoup, dans le parcours d’Eiko.

Comme elle, j’ai saisi les opportunités professionnelles qui s’offraient à moi. 

Comme elle, je suis longtemps restée dans des postes qui ne me convenaient plus, aux dépens de ma santé. 

Comme elle, j’ai attendu que l’on décide pour moi qu’il était temps d’arrêter.

Et pour toutes les deux, ce moment correspond également à celui où nous avons découvert la parentalité. 

Après la naissance de sa fille, Eiko rejoint l’entreprise d’événementiel créée par son mari, où ses compétences dans la gestion et la coordination de prestataires sont un atout précieux. 

Mais en 2017, elle et sa fille quittent la France pour le Canada. 

“Nous sommes parties précipitamment car mon mari avait peur pour nous face au climat politique qui régnait à ce moment-là.”

Chacun d’un côté de l’Atlantique, Eiko et son mari continuent à développer leur activité  et à multiplier les partenariats, quand tout est mis à l’arrêt en 2020. 

De retour en France avec sa fille, Eiko dessine les premiers contours de ce que sera Niconicoya. 

“Lorsque les gens voient “restaurant japonais”, ils s’attendent à des sushis. Or, c’est un métier vraiment à part au Japon, que l’on distingue du cuisinier professionnel.” 

Plutôt que de répondre à la demande de masse et de préparer des sushis à la chaîne, Eiko mise avant tout sur la qualité et l’authenticité. C’est pourquoi elle décide de partir à Tokyo pendant 3 mois, pour étudier l’art de confectionner des sushis. 

Niconicoya-Plateau de sushis, Loiret
Crédit photo : Niconicoya

Depuis l’ouverture de Niconicoya en 2023, Eiko peut compter sur une clientèle fidèle et qui ne cesse de croître. 

“Malgré les challenges du quotidien et le manque de temps, l’accueil que j’ai reçu et la satisfaction de mes clients me motivent plus que jamais.”

Quand je questionne Eiko sur son rapport au risque et au changement, sa réponse est simple.

“Plus on attend et l’on se prépare, plus on a peur.”

On dit que réagir, se lancer sur un coup de tête est rarement une bonne idée.

Pourtant, on ne parle jamais de l’excès de préparation. 
On pense bien faire au début. 
On veut réduire les risques, on anticipe et on planifie.

Mais plus on essaie de cadrer les choses, plus la to-do list s’allonge.

Résultat : on ne se lance jamais, ou trop tard. 

Est-ce que cette envie, ce besoin de (trop) bien faire, ne cache pas un besoin de se justifier, de montrer que l’on est légitime ? Qu’est-ce que ça révèle de notre rapport à l’échec ? 

À quel moment sommes-nous “assez” ?

Ce média, j’aurais pu le mettre en ligne deux mois plus tôt. 
Deux mois.
J’étais bloquée par divers problèmes techniques (toujours non résolus à ce jour). 
J’avais une idée précise du logo, du design. Bien sûr que j’avais fait un rétro-planning.
À vouloir que tout soit comme je l’avais imaginé avant la mise en ligne, le découragement a peu à peu grignoté l’élan du début. 

J’ai failli abandonner, puis j’ai finalement appuyé sur “mettre en ligne”.
Malgré les imperfections et la to-do list non rayée.

Crédit photo : Niconicoya

Alors que j’ai tendance à voir le verre à moitié vide, pour elle c’est tout l’inverse. Le meilleur est peut-être à venir si on ose se lancer. 

Quand la peur et le doute m’envahiront de nouveau, j’essaierai de me souvenir de ces mots, prononcés par Eiko :

“Si ça ne marche pas, fais autre chose. Mieux vaut se lancer que d’avoir des regrets.”

Et si on prenait le risque que ça marche ? 

Si Eiko était :

  • Un livre : Le Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry
  • Un plat : les sushis
  • Un lieu : Mimasaka (Japon)

Pour découvrir son travail :


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