“Un média qui parle de femmes inspirantes ? Mais tu peux m’interviewer !”
Ce sont les premiers mots que Charlotte m’a dits lorsque nous nous sommes rencontrées. Elle a un aplomb fou, non ? Et c’est exactement pour ça qu’il fallait que je discute avec elle. Découvrir le secret de cette confiance assumée, et le partager. Parce que honnêtement, combien de personnes, et a fortiori une femme, dirait ça ?
La boutique baigne dans une lumière douce. Au centre trône une grande table chargée de vaisselles, de serviettes de table et de petits objets de déco. Des armoires s’alignent le long des murs et laissent découvrir des bijoux, des peluches.
La semaine suivante, tout sera différent, même si l’endroit reste le même.
Parce que Charlotte a imaginé sa boutique comme un lieu vivant, un salon chaleureux où la décoration change au gré de son humeur.
“Dans la Grange” n’est pas une simple boutique.
C’est un rêve qui se réalise au bout de 15 ans et qui lui a permis de tenir debout, quand tout s’effondrait alors.

C’est quand qu’on devient grande ?
Qui, à l’adolescence, n’a jamais souhaité très fort, au moment de souffler sur les bougies, de devenir adulte là, maintenant, tout de suite ?
Qui n’a jamais idéalisé sa vie “de grande” le soir dans sa chambre d’enfant, en regardant les lumières danser sur le plafond ?
Pour Charlotte, ces rêves sont son quotidien.
Aînée d’une famille de 4 filles, elle s’occupe très tôt de ses petites sœurs pour aider sa mère et pallier l’absence d’un père qui privilégie le travail à la famille.
Elle a beau sauter une classe, elle est celle que l’on surnomme la maman du groupe.
“J’étais la relou de la famille parce que j’aidais beaucoup ma mère. Je ne me souviens pas avoir joué avec mes sœurs.”
Si, un jeu lui revient en mémoire durant notre discussion : jouer à avoir 18 ans.
Être officiellement une femme et non plus une fille, une enfant.
Sauter dans la vie d’adulte. Même pas peur pour Charlotte, bien au contraire.
Cette urgence à vivre déjà demain alors qu’aujourd’hui n’est pas terminé, Charlotte l’assouvit une fois ses 18 bougies soufflées.
Elle s’installe avec son premier amour, celui qui sera son mari puis le père de ses enfants.
Au revoir la fac de psychologie, bonjour la bijouterie où elle apprend la vente, alors qu’elle vient d’avoir un bac S.
“Je ne regrette absolument pas notre relation mais avec le recul, je réalise qu’il ne me tirait pas vers le haut.”
Elle a 18 ans, il en a 24, travaille déjà et vit dans son appartement en région parisienne.
Bien sûr qu’elle ressent de la fascination et de la fierté à ses côtés.
Ses jeux d’enfant deviennent réalité, enfin. Déjà.
Dans cette nouvelle vie d’adulte où elle vient de se marier, Charlotte s’imagine évoluer au sein de sa boutique de décoration.
“Mon père était à son compte et c’était un très gros bosseur. Trop bosseur. Si je dois tenir quelque chose de lui, c’est bien ça.”
Elle repère alors un local mais avec l’arrivée de son premier garçon, elle met son projet sur pause.
Un an plus tard, sur les conseils de ses parents qui possèdent une salle de réception, Charlotte crée sa première entreprise de décoration de mariage, forte des compliments qu’elle a reçus sur son mariage.
De 3 à 4 mariages, elle se retrouve à concevoir et installer la décoration pour plus de 40 mariages par an.
“Mon mari m’aidait beaucoup et là, j’étais la donneuse d’ordres. Cette inversion des rôles et du pouvoir, ça a changé un petit truc dans sa masculinité.”
En 2013, le couple accueille son second enfant. Une nouvelle fois, Charlotte met sa carrière entre parenthèses pour profiter de son nouveau-né.
Lorsqu’elle reprend son activité deux ans plus tard, elle participe pour la première fois au salon du mariage à Orléans. C’est l’étincelle qui allume le feu d’artifice.
“J’ai tout explosé parce qu’on n’était pas nombreuses sur ce marché. Mon époux devient alors “le mari de Charlotte”. Il était fier de moi mais je pense que ça le dérangeait aussi. Heureusement que je ne gagnais pas plus que lui !”
“On voulait les étoiles en plus de la lune”
La photo de famille est parfaite et répond à toutes les attentes de la société.
Le couple est beau, chacun est à la tête d’un business qui semble fonctionner.
Le soir, ils retrouvent leurs enfants. Bien élevés, ils ne causent pas de soucis à l’école.
Ce qu’on ne voit pas, ce sont ces fissures qui fragilisent les fondements de ce foyer.
Et puis en 2020, tout vole en éclat.
Pour Charlotte c’est le début de la chute.
“Je n’étais plus que l’ombre de moi-même, j’en ai perdu le sommeil et j’ai craqué sur tous les plans.”
De cet événement qui a percuté sa famille, Charlotte ne me donne pas plus de détails, si ce n’est qu’il marque le début de la période la plus sombre de sa vie.
“On avait tout pour être heureux, on voulait les étoiles en plus de la lune. Ce qui m’a sauvée, c’est La Grange.”
La grange, c’est cette dépendance à côté de leur maison familiale, en terre battue et sans porte.
Cette boutique de déco, envie qui a germé dans son esprit 15 ans plus tôt, s’enracine au plus profond d’elle-même.
Sous l’effort des travaux qu’elle réalise avec l’aide de son mari, la dépendance délabrée reprend vie. Charlotte aussi.
“Avec la boutique, je suis dans mon élément. Je prends la lumière.”
Immédiatement, les clients sont au rendez-vous et reviennent régulièrement.
En parallèle, elle s’implique de plus en plus dans l’association des parents d’élèves.
Et sur une idée de Coralie Lorre, elles fondent l’association Les Fameuses, dont elle trouve le nom.
“Tout ça m’aide à me reconstruire. Je renais.”
Alors que La Grange rencontre un succès exponentiel, les choix professionnels de son mari empruntent la voie opposée.
“Je m’éclate : je fais le boulot que je veux et je me sens utile grâce aux associations. Mais il commence à me le reprocher.”
Travaille, mais ne gagne pas plus que ton mari.
Sois mère, mais pas au foyer.
Fais preuve d’indépendance, mais ne rentre pas trop tard à la maison.
Prends soin de ton couple, mais fais une thérapie toute seule.
Des injonctions patriarcales et contradictoires qui pèsent de plus en plus sur les épaules de Charlotte.
Mais elle ne cède pas, bien au contraire, et continue à prendre la lumière dont elle a été privée pendant 2 ans.
“À l’été 2024, je découvre qu’on a des problèmes d’argent. On s’engueule, on n’a plus de filtres et on passe un mois de juillet horrible.”
L’iceberg qui percute le paquebot, Charlotte le voit très bien et propose une thérapie de couple pour éviter le naufrage.
Or, on sait tous comment finit le Titanic.
Les disputes se taisent finalement au milieu de l’été.
Lui s’en va, elle reste avec leurs deux enfants, à la veille des vacances.
La piscine dans le jardin ? Charlotte pousse ses garçons à en profiter car elle le sait, et eux aussi, ce sera la dernière fois dans cette maison.
Nous 3 contre le monde
Aux injonctions patriarcales s’ajoute la culpabilité :
“Tu ne veux pas rester pour les enfants ?”
“Comment tu vas faire financièrement ?”
« C’est un mec bien, pourquoi es-tu partie ? »
Cependant, au fil des années, grâce à La Grange puis aux associations, Charlotte crée autour d’elle un village qui l’aide à rester debout et à maintenir le cap.
“Pour avancer, j’ai besoin d’un projet. Ce sont des copines qui m’ont conseillé de tout vendre et d’ouvrir une nouvelle boutique.”
Elle tente de se raisonner, visite d’autres biens, mais elle le sait : sa nouvelle vie démarre ici, dans cette maison à colombages sur plusieurs étages, dont le rez-de-chaussée est déjà aménagé en boutique.
Décembre 2024. Sur la route pour rentrer à la maison familiale, Charlotte a un accident de voiture, heureusement sans conséquences.
Sauf pour la voiture, qui ne survit pas à la famille de sangliers.
Cet événement va définitivement marquer le début d’un nouveau chapitre.
“Le sanglier est symbole de force et de courage. Après cet accident, ma vie a complètement changé.”
En 3 jours, Charlotte signe la vente de la maison familiale, l’achat de sa maison à colombages et avec l’aide de ses ami.es, orchestre un double déménagement puisqu’il faut compter les stocks de la boutique.
Désormais maman sola*, Charlotte se retrouve à gérer sa nouvelle boutique et la rénovation de son appartement, tout en s’occupant de ses enfants à plein temps, dont l’un demande un suivi soutenu auprès de professionnel.les de la santé.
“Mon niveau de vie a énormément changé depuis ma séparation, mais ça ne veut pas dire que je suis malheureuse, au contraire.”
À quoi rêve-t-on, quand on est enfant ? Que souhaitons-nous faire plus tard ?
On parle toujours de métiers, jamais de compétences.
On idéalise la vie de famille, on n’imagine pas devoir courir de médecin en médecin pour les soins de ses enfants.
On ne nous dit pas qu’un métier de rêve ne dépend pas d’un diplôme.
Encore moins que l’on peut choisir sa famille.
On imagine le futur, on l’anticipe, sans penser à maintenant et à apprécier ses victoires du quotidien.
“Je suis fière aujourd’hui car je gère tout, toute seule.”
Marianne Williamson** a écrit : « C’est notre propre lumière et non pas notre obscurité qui nous effraie le plus […]. Alors que nous laissons notre propre lumière briller, inconsciemment nous donnons aux autres la permission d’en faire de même. »
Et je le sais, la lumière de Charlotte a déjà permis à d’autres de briller, ou du moins de lever la tête pour suivre l’étincelle.

Pour découvrir sa boutique :
- 33 rue de la Cordonnerie, 45190 Beaugency
- Son compte Instagram : Dans la Grange
*Judith Duportail, Maternités rebelles (Binge audio Editions)
**Marianne Williamson, Un retour à l’amour (J’ai Lu)

