Anne-Aël Leroy-Eleveuse de vaches laitières

Ne lui dites pas qu’elle est courageuse. Encore moins que ce qu’elle fait est extraordinaire. Anne-Aël s’est choisie et pour elle, il n’y avait rien de plus logique. Sur son exploitation, entourée de ses 15 vaches laitières qu’elle emmène pâturer chaque jour, Anne-Aël a réalisé son rêve.

On nous a appris que le courage ressemblait à un chevalier venu délivrer une princesse.
À des super-héros sauvant le monde.
À des armées prêtes à défendre leur pays.

On nous a appris que le courage ne s’exprimait que dans le combat.
Qu’il était démonstratif, bruyant, asservissant.

De même, on nous a appris que l’agriculture était un métier “d’hommes”.
Du gros bétail, des grosses machines : évidemment qu’une femme, seule de surcroit, ne peut pas le faire.

Elle, elle ne porte pas de slip par-dessus son collant.
Son ensemble de tous les jours se résume à une cotte, une charlotte et une paire de bottes.
Seule au pâturage ou dans son labo, elle est dans son élément.

Depuis mars 2025, Anne-Aël suit le même rituel, à peu de chose près.

Après avoir déposé sa petite fille chez la nourrice, “ma petite biche” comme elle l’appelle, Anne-Aël va voir ses autres filles, alors au pâturage.

Ses 15 vaches passent par la salle de traite.
30 minutes plus tard, elles retrouvent les champs où elles passeront leur journée.

Pendant que le lait est en train de pasteuriser, Anne-Aël organise son labo.
Yaourt, beurre, fromage : tout est réfléchi pour optimiser la production, le temps et le nettoyage.

L’après-midi arrive vite. Il est déjà l’heure de commencer les livraisons, gérer les pâtures, ouvrir la boutique.

Fin de journée pour sa fille, peut-être la première pause qu’Anne-Aël s’accorde depuis ce matin. Elles vont nourrir les veaux puis profiter de leur vie de famille, à deux.

Une fois que sa fille sera couchée et sous la surveillance de son père, Anne-Aël retournera sur son exploitation pour ne revenir qu’à 23h00.

Après avoir pris son mal en patience un an de plus sur la date prévue, Anne-Aël vit son rêve.

“Je souhaite à tout le monde de vivre ce que je vis, même si c’est très difficile.
Je n’ai pas de sous mais je me sens vraiment à ma place et ça, ça vaut le coup.”

Avant d’atteindre cet état de sérénité, Anne-Aël a dû essuyer beaucoup de préjugés, prouver ses capacités et se confronter au plus dur : elle, ses envies profondes.

“La vie est pleine de risques, donc autant les choisir.”

Anne-Aël Leroy-Les Prairies du Domaine

“Tu vas gâcher ta vie.”

C’est ce que lui disent les profs quand ils découvrent son projet professionnel.

Anne-Aël a alors 18 ans et ne veut qu’une chose : travailler à l’extérieur avec les animaux.
Elle commence alors un BTS agricole en alternance dans l’analyse et la conduite des systèmes d’exploitation, avant d’enchaîner avec une licence professionnelle.

Déjà, durant ses études en Bretagne, elle peine à trouver un stage.
Une quarantaine de demandes plus tard, elle est acceptée dans une ferme qui possède des vaches laitières.

“Quand j’ai commencé à travailler dans le milieu, je savais que je voulais une ferme. Comment et quand, je n’en savais rien par contre.”

Avant d’avoir sa ferme, Anne-Aël travaille pendant 7 ans pour la Chambre d’Agriculture du Loiret. De ferme en ferme, elle conseille et forme les agriculteurs sur les aspects sociaux, économiques, juridiques et environnementaux de leur exploitation.

“J’ai beaucoup appris sur le terrain. Grâce à ce métier, j’ai rencontré énormément d’agriculteurs et d’éleveurs, et j’ai vu pleins de systèmes. Ça aide à affiner ses choix techniques et idéologiques.”

À ce moment, personne ne remet en doute ses compétences et sa place en tant que conseillère.

Quand vient le moment de passer à l’action et de concrétiser son projet, Anne-Aël observe deux réactions.
Ceux qui s’extasient : une femme seule qui veut reprendre une ferme, c’est hyper culotté.
Ceux qui n’y croient pas : une femme seule qui veut reprendre une ferme, c’est n’importe quoi.

Dans les deux cas, elle fait figure d’attraction.

“Ce qui est vexant, c’est que je n’ai jamais eu la prétention de le faire seule, beaucoup de personnes m’ont aidée. Et qu’on me dise ce dont j’avais besoin parce que je suis une femme, alors que ça aurait été pareil avec un homme, c’est chiant en fait. Ça ne devrait pas être un sujet.”

“Tu es sûre d’en être capable ?”

Face à l’ampleur du projet, aux difficultés rencontrées, aux peurs que les autres projettent sur soi, plus d’une personne serait passée à autre chose.

“Quand j’ai quelque chose en tête, je le fais. J’ai ce truc à l’intérieur de moi où c’est non négociable.”

Projet n°1, ferme à céder à côté de chez elle. Dimensionnement, études économiques : elle travaille dessus pendant 4 mois, avant que le propriétaire ne lui préfère un autre repreneur.

“J’ai le deuil facile et je crois beaucoup au destin. J’en tire les leçons et je rebondis assez vite.”

Projet n°2, s’associer avec son mari, qui possède une ferme en grande culture et y ajouter une activité d’élevage. Anne-Aël arrondit les angles, essaie de trouver un compromis entre son envie et ce qui impacterait le moins l’activité de son mari.

“Il remettait tout le temps en question mes compétences et stressait beaucoup à l’idée que j’entre dans son monde. Ce projet a révélé ses envies, ou du moins ce dont il n’avait vraiment pas envie, comme le fait que l’on travaille ensemble.”

Un rendez-vous va tout changer.
Une ancienne collègue lui demande : “Mais toi Anne-Aël, si tu étais seule, qu’est-ce que tu aurais envie de faire ?”

Pour la première fois, elle formule ce qu’elle souhaite vraiment.
Avoir sa ferme, ses vaches laitières. Anne-Aël se rend compte que son rêve peut être à portée de main, à condition de se libérer des liens qui la retiennent.

Projet n°3 : ferme à vendre, à 10 minutes de chez elle. Anne-Aël se sent plus prête que jamais à ouvrir sa propre exploitation et surtout, elle ne veut plus attendre.

Les mots durs résonnent encore dans la maison, c’est l’étincelle qui va allumer le feu.

Puisqu’il n’y croit pas, puisqu’il ne veut pas, elle choisit d’ouvrir son exploitation.
Plus de compromis, plus de validation à obtenir.

C’est l’été 2022 et Anne-Aël vient d’apprendre qu’elle est enceinte.
Depuis le début, elle sait que son poste de conseillère n’est que provisoire et qu’à termes, elle aura sa ferme.

“Tout le temps que je ne consacrais pas à ma petite biche, je voulais le consacrer à moi, à mes rêves.”

Anne-Aël - Les Prairies du Domaine

“Ce n’est pas la place d’une femme. Encore moins d’une jeune maman.”

Les mois de grossesse défilent mais les travaux de la ferme n’avancent pas aussi vite que prévu.

“J’étais prête à tout abandonner parce que tout le monde projetait ses angoisses sur moi. J’ai pété un plomb : soit j’arrête parce que vous me dites que ce n’est pas raisonnable, soit vous arrêtez de me dire que c’est risqué parce que je le sais, et on avance.”

Le projet est alors décalé d’un an.
Un an de plus à patienter avant de faire ce qu’elle souhaite vraiment.
Un an de gagné pour réaliser les travaux comme elle les avait prévus.
Un an où Anne-Aël cumule les casquettes : conseillère pour la Chambre d’Agriculture à mi-temps, salariée chez Ikéa le samedi, cheffe de chantier et maman à plein temps.

Malgré ses 10 années d’expérience dans le milieu agricole, à rencontrer ses acteurs et leur trouver des solutions, Anne-Aël doit sans cesse se justifier.

“Ce qui est très difficile, c’est de rester lucide, de se faire confiance pour suivre son instinct et affirmer ses décisions. Quelles qu’elles soient, je sais que ce sera le bon choix car ce sera le mien.”

“Je suis fière d’avoir eu ce courage.”

Si la maternité lui apprend à lâcher prise, elle l’a également révélée.
Sur son exploitation comme à la maison, Anne-Aël refuse de faire semblant ou de taire une partie d’elle. Ce qu’elle veut à présent, c’est de l’authenticité et de la sincérité.

“Ma vérité, c’était mon projet et retrouver mon indépendance. Je suis fière d’avoir eu le courage de dire à mon mari que je n’étais plus amoureuse de lui, et d’avoir eu le courage de le dire à ma fille.”

Anne-Aël appréhende alors l’insécurité dans laquelle elle risque de plonger, elle et sa fille.

C’est tout le contraire qui se produit.

“L’exemple que je veux montrer à ma fille, c’est une maman qui va bien et qui fait ce dont elle a envie ; je trouve que ça n’a pas de prix. Peut-être que ça aura d’autres conséquences mais ça fera partie de sa vie et puis je suis très ok avec ça.”

La maternité, l’élevage et une formation en développement personnel ont permis à Anne-Aël de se confronter à ses émotions et à les accepter.

“Je vis des émotions très fortes tous les jours et pour moi, c’est ça être vivant.”

Tues pendant longtemps, sa sensibilité et sa créativité peuvent enfin s’exprimer pleinement.
Pour cela, Anne-Aël choisit l’écriture.

Sur son compte Instagram, elle partage ses réflexions, ses doutes, ses angoisses mais aussi sa fierté.

“Écrire me permet de partager, ce qui est très important pour moi. J’en profite aussi pour soulever certains tabous, comme les angoisses que j’ai ressenties ou les remarques que j’ai essuyées.”

Depuis mars 2025, Anne-Aël produit du lait dans le système qu’elle avait imaginé : pas plus de 20 vaches, une traite par jour, pâturage dans des prairies naturelles, transformation du lait et vente en direct.

Si elle vit son rêve, elle n’en vit pas encore.

“J’ai construit un système qui fonctionne mais est-ce que je vais pouvoir l’entretenir et gagner ma vie ? Et ça, ça me fait peur.”

Malgré les peurs et les doutes, Anne-Aël se lèvera demain matin et renouvellera sa promesse : un engagement sans faille pour l’élevage, le territoire, la nature et son utilisation en harmonie.

Demain matin, qu’il pleuve ou que le soleil brûle, elle mènera ses vaches au champ avec la même joie, la même émotion des premières fois.

“Je suis très heureuse de m’être écoutée et de faire ce que je voulais. Beaucoup de femmes ne réalisent pas leurs rêves et vont à la place qui leur est assignée. Chacune mérite de trouver sa place et je me dirai que j’ai gagné mon pari quand ma réussite sera contagieuse.”

Les prairies du Domaine - Domaine du Ciran

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