Entrepreneure à la tête de deux entreprises, maman sola d’une petite fille de 4 ans, aidante de ses deux parents : le quotidien de Marion est aussi rempli qu’elle est pleine de vie et de lumière.
Une lumière qui a failli s’éteindre comme on souffle sur une bougie, avant de se transformer en un feu quand une autre vie a commencé à faire son nid au creux de son ventre.
“ Heureux soient les fêlés qui laisseront passer la lumière ”, a dit Michel Audiard. Durant 3h, Marion m’a confié ses fêlures et la façon dont elle a réussi à se réparer, au sens figuré comme au sens propre.
C’est à quelques jours du printemps que je retrouve Marion chez elle, une longère qu’elle a entièrement rénovée pour y vivre avec ses parents et sa fille. L’une des extrémités a été aménagée en chambres d’hôtes et à l’entrée du jardin trône un triporteur couleur tournesol, qui n’attend que le retour des beaux jours pour sillonner les routes.

Nous traversons la cuisine familiale pour monter l’escalier colimaçon en fer forgé et rejoindre la partie de la maison réservée à sa fille et elle. La table basse en bois possède un insert où sont exposés des parchemins et des plumes à écrire.
“ Mes parents étaient entrepreneurs. Ils travaillaient dans l’imprimerie et plus particulièrement pour la publicité. J’ai passé mes 30 premières années à dire que je ne serai pas à mon compte. Je les ai vus trimer toute leur vie alors j’ai cherché avant tout la sécurité et la sérénité. ”
De son enfance, Marion me partage les voyages aux quatre coins du monde, les visites des châteaux de la Loire lors de week-ends prolongés, mais aussi l’absence de son père, tout dévoué à son entreprise, aux discussions de travail qui s’immiscent dans chaque interstice de la vie familiale, des réunions auxquelles elle assiste.
Et puis, il y a la solitude. Plongée très tôt dans un monde d’adultes où le travail est synonyme d’aboutissement, Marion fantasme sur les grandes familles, les cousinades, les engueulades entre frères et sœurs, elle qui est fille unique.
C’est un peu après son premier anniversaire que Marion quitte le Salvador pour rejoindre ses parents.
“ Très tôt, ma mère m’a expliqué qu’elle m’avait attendu dans son cœur aussi longtemps que l’on puisse attendre un enfant dans son ventre. Comme elle a balayé la question, ça a toujours été un non-sujet pour moi. Jusqu’à l’arrivée de ma fille du moins. ”
La couleur de peau, l’âge de ses parents (40 et 50 ans lorsqu’elle entre en école primaire) suscitent des interrogations qu’elle et sa mère désamorcent très vite.
Petite, Marion grandit sous l’œil attentif de filles au pair originaires d’Amérique Latine.
“ Ma mère a fait ce choix afin que je reste en contact avec la langue espagnole et la culture d’Amérique latine. C’est à 25 ans que je suis allée dans mon pays d’origine. ”
Malgré ses nombreux voyages, dont en Amérique latine, Marion ressent quelque chose de particulier en posant le pied au Salvador. Durant quelques semaines, elle découvre et évolue dans un monde qu’elle ne connaît pas mais qui lui est déjà si familier, elle se fond dans une foule où enfin, elle voit des gens qui lui ressemblent.
“ Là-bas, j’étais dans mon élément. J’ai vu des femmes qui avaient des formes et qui les assumaient, qui étaient sexy voire sulfureuses et hyper bien dans leurs baskets ! Pourquoi est-ce que je devrais me flageller en permanence à cause de mon physique ? ”
Jusqu’à ses 30 ans, Marion mène la vie qu’elle a toujours souhaitée, en opposition au schéma familial. Malgré le détachement qu’elle affiche, elle cultive le goût de la publicité, l’esthétique des identités visuelles et la recherche de l’innovation, de la nouveauté.
Elle suit alors son plan initial, qui était la stabilité et la sécurité avec un CDI et fait sa place dans la communication.
“ Je n’ai jamais voulu être mère et si je le devenais, ce serait par l’adoption. Je rejetais presque l’idée de porter un enfant. ”
La fracture
De sa vie d’avant, Marion me confie sa propension à tester ses limites, voire à les repousser. Toujours un peu plus loin. Jusqu’au jour où son corps cède, littéralement.
Fracture. Hospitalisation. Opération.
Celle-ci ne se déroule pas comme prévu et l’oblige à prendre des antibiotiques particulièrement puissants que son corps rejette.
Arrivée aux urgences, elle ne déroge pas aux analyses de sang.
“ Ma fille est arrivée au moment où mon corps était le moins disposé à l’accueillir. J’ai eu peur et finalement, je me suis dit que c’était maintenant. Elle m’a donné la force de m’accrocher. Pour cette vie qui grandissait, je devais guérir. ”
Son récit est émaillé de rires, d’ironie. Parfois la voix se serre, un mot bien placé fera diversion.
Plâtrée avec un corps occupé à fabriquer une nouvelle petite personne, Marion passe sa grossesse et ses premiers mois de maman au lit, immobilisée.
“ Entre temps, j’ai eu la bonne idée de me marier avec le père de ma fille que je ne connaissais que depuis quelques mois. Alerte : mauvaise idée ! Je voulais mon conte de fées, ça me rassurait. ”
Un alitement qui l’oblige à se confronter à elle-même et les futures responsabilités qui l’attendent dans moins de 9 mois. L’année qui suit son accident, Marion annonce à ses parents son souhait de quitter la région parisienne.
“ Comme mes parents sont papa et maman poules, ils m’ont dit : si tu t’en vas, on quitte tout et on vient avec toi. ”

(crédit photo : poin.gcom)
Tous les trois se mettent en quête d’une maison qu’ils pourront habiter et transformer en partie en maison d’hôtes.
Leur choix se porte rapidement sur la région Centre, pour la richesse des châteaux qui représentent une attractivité à l’année, pour les souvenirs d’enfance, pour la proximité avec la région parisienne en cas de souci de santé.
Casa 1.0.3, comme les 103 châteaux qui bordent la Loire, voit le jour.
“ J’avais envie de pratiquer les langues, j’aime être au contact des gens et rendre service. Finalement, les chambres d’hôtes sont un puzzle de ce que j’aime. Là aussi, j’ai pu m’éclater sur la décoration, l’identité visuelle du lieu. ”
En parallèle, Marion attend la livraison de son triporteur vintage jaune. Un concept initialement pensé pour deux, avec son mari derrière le triporteur rouge destiné aux pizzas, et elle derrière le triporteur jaune, futur Chop’ Chope, pour faire des boissons.
“ Le plus dur quand on lance son business, c’est la bureaucratie. La France est le pays du Cerfa ! C’est très compliqué de dissocier le vrai du faux et d’obtenir des informations fiables. ”
À ses débuts, Marion essuie les plâtres. Un statut juridique mal choisi lui coûte plusieurs milliers d’euros. Il lui arrive de céder à l’appel des outils en ligne qui promettent de faciliter votre vie pour finalement se rendre compte que rien ne vaut l’accompagnement d’experts, quitte à payer un peu plus cher.
Plus elle consolide son projet professionnel malgré les obstacles, plus les liens de son couple se délitent et les choix se construisent en opposition. Pour elle, pour sa fille, pour ce besoin vital de renouveau, Marion choisit la séparation.
La renaissance
“ Je suis fière d’avoir su dire non, même si ça m’a coûté car je veux toujours bien faire. On me dit souvent que je suis trop gentille et j’apprends à devenir dure, quitte à être injuste pour me protéger. ”
Se sentir impuissante face aux personnes que l’on aime, ne pas avoir de réponses qui puissent soulager leur peine, représentent sans doute l’une des plus grandes douleurs, surtout face à son enfant.
“ C’est dur pour moi de voir ma fille douter parce que son père est absent. Ce n’est pas juste. Je souffre d’une question autour de l’abandon et j’aurais aimé épargner ma fille. ”
Malgré la saisonnalité de ses activités professionnelles, la gestion d’une très grande maison, une petite fille et des parents vieillissants dont il faut s’occuper, Marion se sent épanouie.
Stressée, épuisée, à deux doigts de tout lâcher tous les quatre matins, mais épanouie de pouvoir consacrer tout son temps libre et plus si besoin à sa fille.
“A posteriori, je me suis rendue compte que j’avais choisi une activité ou il faut travailler les week-ends, les soirs et pendant les vacances ! Je freine quand même pour pouvoir être avec elle. Ma mère et moi sommes fusionnelles : elle vit et respire pour moi ; c’est exactement pareil pour ma fille. ”

(crédit photo : poin.gcom)
Une vie entièrement tournée vers sa famille : sa fille et ses parents avec qui elle partage le même toit.
Des parents qui vieillissent et qui acceptent plus ou moins bien que les rôles s’inversent.
“ J’ai grandi avec ma grand-mère maternelle qui est décédée sous notre toit car ma mère avait choisi qu’elle reste avec elle, quoi qu’il en coûte. Je lui ai fait la même promesse. ”
Malgré la distance, les erreurs, la parentalité, les mots durs, nous restons toujours les enfants de nos parents. Tout comme nous ne percevons pas leur vieillesse de la même façon qu’une personne extérieure, comme si chacun de nous portait une paire de lunettes qui occulte une partie de la réalité. Une partie que l’on souhaite peut-être maintenir à distance.
“ Je n’ai pas mesuré l’ampleur de la tâche quand on est aidant. De la charge que ça représente. Et puis c’est dur de voir ses parents diminués, de les voir disparaître des humains qu’ils étaient derrière la vieillesse. Je n’étais pas préparée. ”
Si sa mère commence à accepter son aide, c’est tout autre pour son père, dont elle identifie la source du problème en riant.
“ C’est générationnel. C’est un homme et accepter de se mettre en position de faiblesse face à son enfant, qui est une femme, c’est compliqué. Il est d’une génération où on ne verbalise rien mais je sais que c’est ça ! ”
Un nuage passe. Lourd, chargé, qui assombrit son visage et son regard.
“ On ne prépare pas assez les gens à voir vieillir ses proches, à se poser des questions sur l’après, sur la fin de vie. On ne se pose pas assez de questions sur les papiers, la succession, des choses auxquelles on n’a pas envie de penser mais des fois, tu te dis : peut-être que ça serait bien qu’on en parle maintenant, avant de se retrouver devant le fait accompli. Tu as déjà la peine à gérer et en plus, tu te retrouves démuni face à ce qu’il faut faire. ”
À chaque fois que Marion termine une réponse, elle me regarde, le sourire en coin, l’appréhension dans le regard, ce quelque chose d’enfantin qui dit : est-ce que j’ai bien répondu ? Est-ce que je suis validée ?
Chérissez chaque fêlure, chaque cicatrice car elles vous rendent un peu plus lumineux et solide.

(crédit photo : poin.gcom)
Si Marion était :
- Un livre : Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry
- Un film : Va, Vis et Deviens (Réalisateur : Radu Mihaileanu)
- Un plat : Un bon plat de pâtes !
- Un lieu : l’église, pour la connexion spirituelle que tu peux avoir avec des inconnu.es, le Salvador, ou bien chez moi !
Pour découvrir son travail :
- Instagram : chopchopetriporteur / casa.1.0.3

