La Boussole Média - Portrait de femmes puissantes - Juliette, sexothérapeute, Chemin du Plaisir

Elle m’a dit “tu vas voir, elle est fascinante”, j’ai pensé “oui, je crois que je le sais déjà.”

L’appartement dans lequel je pénètre pourrait sembler froid, presque austère.
Le minimalisme règne jusque dans le choix des couleurs, qui oscillent entre le blanc et le noir.

Vêtue d’une longue robe noire parsemée de fleurs blanches, Juliette s’installe en face de moi, qui détonne un peu avec mon pull rose bonbon.

Si je la rencontre, c’est parce que j’ai été touchée par la puissance de son témoignage. Sur son compte Instagram Chemin du Plaisir, Juliette parle ouvertement de sexualité et en particulier, d’absence d’orgasme avec un partenaire. Pendant 17 ans, elle souffrira d’anorgasmie, tentera de nombreuses méthodes pour se réconcilier avec son plaisir avant de remonter à la source du savoir pour guérir par elle-même.

Au-delà du partage d’expérience et du désir de lever le voile sur un sujet au mieux tabou, au pire ignoré, Juliette a choisi de devenir sexothérapeute pour aider les femmes à mieux se connaître, accepter avec une histoire reléguée au fin fond de leur mémoire, déconstruire leurs blocages pour renouer avec la liberté, la pleine appropriation de leur corps et in fine, le plaisir.

De quoi l’anorgasmie est-elle le nom ? Comment renouer avec le plaisir ?
C’est le voyage duquel Juliette est revenue et qu’elle nous partage.

Crédit Photo : @mademoisellequoi

Se construire malgré la fracture générationnelle

Pour parler aussi librement de sexualité, d’orgasme féminin et assumer publiquement de ne pas avoir eu de plaisir avec un partenaire pendant 17 ans, on pourrait penser que Juliette a grandi dans une famille où le tabou n’a pas sa place, où la parole est libre.

“Adolescente, j’ai quasiment fait vœu de silence.”

Dernière de la fratrie, elle grandit à la campagne où l’isolement familial est plus fort que l’isolement géographique.

Ses frères et sœurs ont déjà quitté la maison où elle cohabite plus qu’elle ne vit avec sa mère, alors âgée de 47 ans lorsqu’elle lui donne naissance, et son père, témoin de Jéhovah qui impose les règles de sa communauté au sein de sa famille.

Très tôt, elle trouve refuge dans le dessin. Les chambres laissées à l’abandon reprennent vie sous l’imagination de la fillette.

Le fossé générationnel qui sépare Juliette “des gens” auprès de qui elle grandit, pour reprendre ses termes, l’enferme progressivement dans le mutisme. Chaque prise de parole claque comme un rappel du décalage qui règne entre eux et continue de croître.

“Eux-mêmes disaient qu’ils ne pouvaient pas me comprendre et se mettre à ma place.”

Un fait, qui s’est soldé par un coup de torchon dont elle se souvient encore, entérine la rupture au sein du foyer.
Juliette a alors moins de 10 ans et commence à apprendre les tables de multiplication.
Une banalité pour la plupart des familles, une prise de conscience pour la petite fille qui doit confronter ses parents à une méthode d’apprentissage différente de celle qu’ils ont apprise.

“On ne peut plus t’aider, on voit nos limites.”

Même s’ils se retrouvent dépassés, les parents de Juliette font au mieux pour lui permettre de poursuivre une scolarité aussi normale que possible.

L’adolescente se voit alors en professeur de français et après un baccalauréat littéraire option art, elle poursuit ses études avec une licence de lettres puis un master de recherches sur les mémoires d’Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842), portraitiste officielle de la reine Marie-Antoinette.

En parallèle de ses études, Juliette multiplie les jobs étudiants, et se retrouve notamment réserviste pour l’Armée de l’Air.

Après 3 mois d’enseignement, la jeune femme fait une nouvelle fois les frais d’un fossé, cette fois-ci entre ses valeurs et les attentes de l’Éducation Nationale. Elle passe alors un master en communication qui l’amène dans le milieu de la décoration.

“Je suis quelqu’un qui a du mal avec l’ennui. Je sors peu, je préfère me concentrer sur mes projets et faire beaucoup de choses.”

Ce sont par ces mots que Juliette se décrit en guise d’introduction et son rythme de vie actuel ne fait qu’étayer ce qu’elle a initié à l’adolescence.

Plutôt que de penser en termes d’intitulé de poste, Juliette préfère se demander ce qu’elle peut faire et apporter aux gens avec le temps et les connaissances dont elle dispose.
Multicasquette, elle jongle entre son travail dans la communication et la sexothérapie en s’appuyant sur l’art pour accompagner les différents publics auprès desquels elle intervient.

Crédit Photo : @sara_marie_photographie

De l’anorgasmie à la jouissance

L’absence d’orgasme avec un partenaire durera 17 ans.
17 ans où Juliette multipliera les relations, se remettra en questions, simulera aussi bien auprès de ses partenaires que des amies pour répondre à l’obligation de performance et de normativité qui s’impose jusque dans l’intimité.

Faute de trouver des réponses satisfaisantes auprès de professionnel.les, elle décide d’aller à la source de l’information et de suivre une formation de sexothérapeute où elle apprend que l’absence d’orgasme est bien souvent le symptôme d’un trauma bien plus profond, et surtout, qu’il est possible d’en guérir.

Sur ce chemin de la découverte de soi, Juliette perd la même année son père et son frère et est victime de plusieurs accidents où sa vie est en jeu.

Sur son lit d’hôpital, l’un de ses proches lui fait remarquer qu’il a vu une de ses vidéos où elle parle de son anorgasmie.

“Je lui ai répondu : “et alors ?” C’est là que je me suis dit que j’étais prête et que je n’en avais plus rien à faire du regard des gens ou de ce qu’ils pensent.”

Les femmes qu’elle accompagne désormais sur le chemin du plaisir lui tendent bien souvent un miroir dans lequel se reflète la Juliette d’il y a quelques années, avant qu’elle ne mette des mots sur son mal.

“Les femmes qui viennent me voir sont très occupées, tout leur réussit mais elles ne jouissent pas. Elles ont une profonde déconnexion avec leur plaisir. Comme elles, je me cachais derrière la façade de celle à qui tout réussit mais qui enchaîne les relations sans saveurs.”

Pour renouer avec le plaisir, Juliette encourage les femmes à plonger dans leur histoire, découvrir la partie cachée de l’iceberg afin de tisser des liens plus solides entre le cerveau, le coeur, le corps et le sexe.

Acceptation et compréhension de son corps, confiance en soi, déconstruction des croyances, lumière sur les traumas et les blocages du passé : pour chaque demande, Juliette conçoit un accompagnement qui se veut à la fois holistique, pratique et pédagogique, tout en prenant en compte les pathologies. D’une durée de 3 à 5 mois, il se déroule en distanciel et en autonomie.

L’accompagnement est complété par de l’art-thérapie afin d’aider les femmes à exprimer et extérioriser leurs émotions, apaiser et guérir leur système nerveux.

“L’art permet de donner aux femmes des clés pour créer un espace de sécurité dans leur sexualité et pour les aider à s’élever.”

Plus qu’un loisir, l’art est un besoin vital pour Juliette mais dont elle se prive durant des années, après avoir suivi les conseils d’un ex-copain (“ce n’est pas ce qui va te ramener à manger”), jusqu’à un fameux mois de mars 2020.

“Durant le Covid-19 je me suis aperçu que j’avais perdu une grande partie de moi-même en mettant le dessin de côté. J’ai voulu reprendre mais différemment alors je me suis inscrite à la Maison des Artistes et j’ai créé un atelier que je présente dans les collèges et lycées où j’associe sexothérapie et art.”

“Dans la cour, le combat mascu VS féministes c’est x100.”

De ses interventions dans les milieux scolaires, Juliette ne fait pas vraiment preuve d’optimisme.

Si elle observe des avancements sur le terrain, comme l’assurance des adolescentes qui ne laissent plus passer une remarque sur leur physique et refusent de s’épiler “parce qu’il le faut”, elle note que l’opposition entre féministes et masculinistes est encore plus forte dans la cour qui opère comme une caisse de résonance des réseaux sociaux.

“En me baladant parmi les groupes durant les sessions d’art, je me suis rendu compte que les garçons ont compris ce qu’il fallait dire pour se conformer au système. Ils disent ce que l’on veut entendre mais entre pairs, c’est tout le contraire.”

Dans le sillage de son action de prévention dans les collèges et lycées et de son activité de sexothérapeute, Juliette a cofondé une association dont la mission est de donner des outils d’émancipation aux femmes à travers différentes formes d’art urbain.

En quittant Juliette, je me rends compte que la porte se referme non pas sur un appartement mais sur un temple, où l’on apprend à se connecter à soi-même et où le “moi” est sacré.
Je ne dis pas au revoir à Juliette, je quitte une femme mi-prêtresse, mi-sorcière et entièrement fascinante, comme l’a si bien décrite la tatoueuse Cannelle Rivière.

Si Juliette était :

  • Un lieu : une grande ville, tout ce qu’on attend d’une mégalopole, immense, grouillante de monde, mais après quelques kilomètres on se retrouve dans la forêt avec des maisons sans rien autour et un long chemin pour y entrer.
  • Un plat : « un plat indien avec pleins de trucs dedans. »
  • Un livre : Le Petit Prince pour la découverte et le rêve tout en ayant les pieds sur terre (tu demandes à une prof de lettres !)

Pour découvrir son travail :

Lectures :


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